Moria

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Fin du mois d’Août 2016, je me rends au camp de Moria, sur l’île de Lesvos.

Au fur et à mesure je rencontre les personnes qui y vivent. Des hommes, des adolescents, des mères, des pères, des enfants ; venus de Syrie, du Congo, d’Irak, d’Afghanistan, d’Iran, du Pakistan, de Guinée… J’écoute leurs histoires et leurs parcours aussi différents et fous les uns que les autres, la raison de leur exil, souvent tragique.. Certains ont choisi d’élever la voix là où la politique impose le silence ; la plupart n’ont pas eu d’autre choix que celui de fuir la mort. Ils me parlent du manque qu’ils éprouvent pour leur proches et leur pays. Ils me racontent leurs craintes, leurs rêves et leurs projets, les interminables obstacles auxquels ils sont chaque jour confrontés. Ils me parlent de la difficulté de la vie au camp.

Je rencontre des personnes incroyables, qui me donnent bien des leçons d’humanité et de courage. Une force de vivre, et une patience qui m’impressionne. Des moments très forts et malgré tout, souvent très gais. Des amitiés, des sourires, qu’il est impossible d’oublier, ni de laisser derrière soi.

Je ressens alors le besoin de laisser une trace de ces rencontres. De graver dans le temps ces visages remplis d’émotions, témoins uniques et silencieux de notre histoire à tous.

Rapidement, je commence à faire des portraits et c’est ensuite au fil de mon pinceau, que les relations se tissent et que je trouve ma place au sein du camp, où je suis chaque jour accueillie le coeur sur la main par ceux qui ont bien souvent tout perdu, si ce n’est leur humanité.

La peinture permet de communiquer et de créer des liens, quand parfois la langue ne le permet pas. Un moyen aussi pour ces personnes de se changer les idées et de tuer l’ennui, là où il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre. Un moyen pour beaucoup, de réaffirmer leur identité lorsque tout est fait pour qu’elle s’efface.

Voici mon court témoignage de cette période passée aux portes de l’Europe :

Mon nom est Murad, en arabe cela signifie espoir, mais depuis que je suis à Moria, l’espoir, je l’ai perdu

C’est ma première venue à Moria lorsque je rencontre Murad à la fin du mois d’Août 2016. Il est au camp depuis à peine un mois et déjà une profonde fatigue psycologique se fait sentir. Il n’a que 22 ans mais semble plus vieux qu’il ne l’est, comme la plupart des hommes ici. 

Il m’offre un café près de l’entrée du camp, là où s’est temporairement improvisée une poignée de cafétérias.

Comme beaucoup de Syriens, Murad était heureux et ne manquait de rien avant que la guerre n’éclate dans son pays ; un étudiant en physique-Chimie qui avait toute la vie devant lui, comme tant d’autres jeunes en Europe. La Syrie, un pays qu’il aime, où il vivait en paix auprès de sa famille et de ses amis. La Syrie, un pays « où l’ensemble des religions cohabitaient sans aucun problème. Jusqu’au jour où les bombes ont commencé à tomber, et les gens à devenir fous. 

Contraint de partir pour sa survie loin de ses proches restés là-bas. De flirter avec la mort sur un pneumatique sans phares et surchargé afin d’atteindre l’Europe. Contraint d’affronter seul un monde qu’il ne connaît pas dans le seul but de fuir un enfer dont il ne voit désormais plus la fin.

Pendant que je discute avec Murad à quelques mètres de l’entrée du camp, j’aperçois des hommes se laver les parties génitales avec des bouteilles d’eau minérale qu’ils viennent d’acheter à la cafétéria. Ils font ça dans un bout de champ à peine à l’abri des regards. Murad m’explique qu’ils ne peuvent pas faire autrement car les douches ne fonctionnent que 2 heures par jours, à l’eau froide, et que leur état est tellement insalubre qu’on a l’impression d’en sortir “plus sale qu’en y entrant”. 

Il me parle de la situation chaotique dans le camp, des tensions pour la nourriture qui dégénèrent souvent en rivalités ethniques, de personnes vulnérables ou handicapées qui ne devraient pas être ici, de mineurs non accompagnés, de femmes enceintes ou seules avec leurs enfants, qui supportent cette situation depuis maintenant des mois… de rumeurs de viols..  

Nous sommes passés d’un enfer à un autre”, 

C’est la phrase que j’entendrai le plus souvent lors de cette période passée auprès des réfugiés de Moria.

Entassés dans des tentes de fortune presque à même le sol et sans chauffage pour l’hiver, les conditions de vie ici tiennent au strict minimum pour survivre. La nourriture est à peine mangeable et les rations nutritivement insuffisantes, quand il y en a pour tout le monde. Il faut tout de même faire la queue près de 2 heures pour se procurer une ration. 

Mais plus difficile que tout, l’aspect psychologique ; la peur, l’angoisse et la fatigue. À Moria, la nuit, il est presque impossible de fermer l’oeil. Une cage, entre un passé bien lourd qui hante la mémoire et le sentiment d’abandon de la part du monde entier, surtout quand on n’a rien d’autre à faire de ses journées. Penser, ressasser et attendre. Quand nos proches sont loin et souvent en danger dans des zones de conflit. Quand on apprend parfois, la perte de l’un d’entre eux.

L’histoire de Murad est une histoire parmi 5000 autres, 5000 vies en suspens. 5000 réfugiés de guerre pour la plupart. Les 5000 prisonniers du camp de Moria. Un camp administré par l’armée à 15 Km de la ville de Mytilène au Sud Est de l’île Grecque de Lesbos. Un camp d’enregistrement devenu, depuis bientôt un an, une prison à ciel ouvert.

En Février dernier, l’Europe décidait en effet de fermer ses frontières, et depuis, plus aucun réfugié n’est autorisé à quitter l’île qui continue à se remplir de jour en jour. Le camp qui à l’origine peut accueillir 2000 personnes en abrite maintenant plus de 5000. Ils sont désormais 7500 réfugiés bloqués sur l’île dans les différents camps, ce qui complique également la cohabitation avec les locaux, qui ont pour la plupart énormément aidé ces dernières années, mais sont aujourd’hui dépassés par la situation.

En réponse à ce trop-plein, l’Europe finance alors grassement la Turquie, pour, de nouveau, déporter ces personnes vers son territoire. Pays où les droits de l’Homme sont inexistants, et qu’elles ont quitté quelques mois plus tôt, bien difficilement et au péril de leur vie.

De son côté, la Grèce ne reçoit presque aucune aide financière pour faire face aux 60 000 réfugiés désormais bloqués sur son sol, alors qu’elle est aujourd’hui accusée par l’Europe de favoriser l’immigration illégale au sein de l’UE. 

Le 19 Septembre dernier, suite à une rumeur, selon laquelle les retours en Turquie allaient brutalement s’intensifier, un incendie se déclenche au sein de la structure, détruisant près d’un tiers des tentes et des installations. Un cri de détresse, afin d’attirer l’attention du monde sur une situation qui n’est plus acceptable. D’après les témoignages, seuls deux policiers étaient alors sur place, pour d’assurer la sécurité de tout le camp, comme la plupart du temps.

Beaucoup voient alors le minimum qu’ils possèdent, partir en fumée : tentes, vêtement, couvertures, argent, papiers, téléphone…

Pendant les jours suivants, la plupart des gens dorment dehors, dans des champs voisins. Par peur ou parce qu’ils n’ont plus rien. Parce qu’ils ne supportent plus ce cauchemar, parce que Moria, ça n’est plus possible.

Trois jours après le feu, il se met à pleuvoir et le temps est particulièrement froid. Mais certains enfants portent toujours les mêmes vêtements que le jour de l’incendie. La plupart sont en t-shirt, sous la pluie et le vent glacial. Mais pour les responsables du camp, il n’y a visiblement pas d’urgence à résoudre. Ils nous précisent qu’ils n’ont pas besoin d’aide, que tout est sous contrôle … 

Parmi ceux qui n’ont plus rien pour se couvrir, il y a des femmes enceintes, des femmes seules avec des nourrissons. Il y a Eida, une femme d’origine Syrienne âgée de 128 ans … et toute sa famille.

J’ai encore du mal à croire que ces personnes ne reçoivent pas d’aide vu les moyens déployés dans le reste de l’île. Mais il pleut, et il y a urgence.

Avec l’aide de Murad, nous parvenons à récupérer des couvertures, des pulls et des écharpes dans un autre camp, à quelques kilomètres, et les apporter le soir même, à certaines de ces familles. Un pull est à ce moment, la chose la plus précieuse du monde, et les sourires en disent longs malgré l’épuisement.

Quelques personnes pourront dormir un peu plus au chaud ce soir et même si nous savons que ce n’est qu’une goutte au milieu d’un vaste océan, ces sourires contagieux nous réconfortent un peu. J’ai alors l’impression de voir renaître un peu d’espoir dans les yeux de Murad.

Deux jours plus tard le temps s’est amélioré, la plupart des personnes ont réussi à trouver des vêtements par leurs propres moyens. On a enfin distribué des tentes et des couvertures à l’intérieur du camp, le quotidien reprend, presque comme avant l’incendie…

C’est alors que quelques amis, que j’ai vu traverser tant d’épreuves en si peu de temps, quelques amis que l’Europe nomme migrants, viennent alors me voir le sourire aux lèvres et à leur demande, je reprends mes portraits.

Siana, Novembre 2016

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Portraits Moria 2016

 

Lesvos 2016